Aborder le paysage comme une question traversière suscite beaucoup plus d’interrogations que d’affirmations.
La première difficulté lorsque l’on parle de paysage est d’en donner une définition. Selon un proverbe chinois « le paysage est à la fois devant les yeux et derrière les yeux ». Étymologiquement, le paysage est l'agencement des traits, des caractères, des formes d'un espace limité, d'un « pays ». C'est une portion de l'espace terrestre, représentée ou observée à l'horizontale comme à la verticale par un observateur ; il implique donc un point de vue. Il est d'une part considéré comme un système (géosystème ou géocomplexe notamment décrit et analysé par la géographie, l'histoire, la géologie, l'écologie du paysage). Ce système est modelé par des facteurs naturels abiotiques (physiques, chimiques) et biotiques (biologiques), ainsi que par des facteurs anthropiques, qu'on peut distinguer à différentes échelles, éventuellement hiérarchisées. Le paysage peut de ce point de vue présenter une équipotentialité non exprimée (cachée dans la banque de graines du sol par exemple), mais qu'on pourrait révéler. Le paysage est d'autre part considéré comme une perspective culturelle, avec ses grilles de lecture, ses filtres intellectuels ou sensuels de création et d'interprétation de l'espace, où s'articulent plusieurs plans et où l'on peut identifier des objets, chacun selon sa culture et ses référentiels.
Le paysage est apparence. Il présente une infinité d’images du monde qui nous entoure, saisies en collections ou en séquences et n’incluant ni le très proche ni le trop lointain. Il montre, en vue tangentielle, le spectacle offert par les combinaisons variées d’objets agencés partout à la surface du globe. Il est produit par des systèmes de forces complexes et évolutifs activés par la Nature et les hommes. Potentiellement visible en tout point de l’espace, le paysage n’existe vraiment que lorsqu’il est considéré comme tel, au terme d’une démarche le plus souvent artialisante, par ceux qui le perçoivent, le vivent et l’utilisent. Il n’est pas plus réductible à sa matérialité produite qu’à son idéalité issue des regards de ceux qui le voient ; la vue peut, d’ailleurs, être aidée par les autres sens. Le paysage évolue sans cesse, aussi bien dans sa production physique que dans la perception qu’on en a, soumise aux mythes et aux modes. Enfin, la diversité des approches induit la variété des définitions fréquemment partielles que l’on rencontre : le terme paysage est fortement polysémique.
Chacun de nous a une image associée au paysage et le définit au travers des ses propres références. De plus, tous les peuples n’expriment pas la notion de paysage. Cette conception vague prend un sens différent en fonction des langues et des cultures. Les ruraux ne parlent pas de paysage, ils parlent de la terre : « on cultive la terre » et on « regarde le paysage ».
Il existe d’incontestables réussites, dans certaines disciplines, au niveau épistémologique et dans le développement local (monographies, chartes, débats, dialogues« paysagers »), entre les responsables de l’aménagement et les populations. On peut cependant noter un certain retard de la recherche.
L’élément déclencheur de cette nouvelle prise en compte est la question de « la fin du paysage », dans une période de « crise du paysage ». En effet, face à l’évolution des pratiques agricoles (remembrement...) émerge l’inquiétude de la destruction du paysage se posant comme mémoire de nos sociétés et l’apparition de nouveaux paysages plus ou moins acceptés (paysages urbains, transformation des paysages ruraux traditionnels). Mais ce nouvel engouement suscite d’autres problèmes et interrogations. Nous sommes confrontés à la multiplicité des sources, des filières historiques et des lobbies qui s’intéressent au sujet. La multiplication des courants, tendances et « écoles » qui s’opposent dans des ambitions et aspirations différentes, donne une vision brouillée de la perception actuelle du paysage.
Le paysage n’existe pas en lui-même. Quand un regard croise un territoire, c’est un processus entre quelqu’un qui regarde et surtout qui voit un paysage, qui met sa mémoire en marche et qui le traduit dans sa matérialité, en fait un paysage. La question est de savoir comment combiner cette subjectivité avec la matérialité d’un territoire. On sait reconnaître la matérialité d’un territoire mais, à l’intérieur d’un même individu, il peut y avoir des représentations contradictoires d’un même territoire qui sont fonctions des différents usages qu’en fait cet individu.
Pendant très longtemps le paysage a été assimilé à nature, considéré comme étant composé principalement d’éléments naturels fonctionnant en synergie. Aujourd’hui on oppose paysages ruraux et urbains. Ces systèmes paysagers ne fonctionnent pas sur les mêmes bases. Par exemple, le système de la photosynthèse n’a pas la même place en milieu rural et en milieu urbain. Apparaît la notion sociale et culturelle de discontinuité. La principale rupture apparaît entre le rural et l’urbain.
Le paysage est une notion sociale nouvelle qu’il faut aborder dans un cadre différent et certains considèrent que le paysage est uniquement une représentation et n’a pas de base autre « qu’idéelle » (qui relève de la psychanalyse et de la psychologie). Par contre si on considère le paysage comme une combinaison entre une subjectivité évidente et une réalité matérielle du territoire, à ce moment là on retrouve une certaine forme de géographie. Il est nécessaire de prendre en compte la subjectivité induite par la notion. Il faut en tenir compte pour comprendre la vision des différents groupes sociaux. Elle peut être à la base d’un dialogue citoyen. C’est une étape. C’est un moyen de rassembler des informations, de sortir d’une certaine forme de géographie sectorielle qui ne répondait plus aux besoins de notre société. Il faut bâtir un système à partir des différents éléments. C’est au delà du simple agrégat. Il faut écarter la césure entre géographie physique et humaine, renouer avec l’histoire. Il faut utiliser la géographie pour traverser les autres disciplines à condition de tracer un chemin.
Une approche paysagère sera d'autant plus efficiente qu'elle prendra en compte le plus grand nombre des qualités que l'on prête au paysage. Aucune des pratiques précédemment évoquées n'assure à elle seule l'intégration de la totalité de ces qualités. Réunies en une procédure unique, elles en assument cependant la majeure partie. Elles ne peuvent s'incorporer dans une démarche unitaire qu'à la condition d'éviter certaines dérives : - confondre "milieu biophysique" et "paysage". - confondre la représentation du paysage avec le paysage lui-même, avec in fine le risque d'inverser les objets étudiés. "Dans la mesure où il n'existe pas de paysage de référence, le lecture du paysage n'engage que son lecteur. Et cette lecture devient un des tests parmi d'autres par lesquels se découvrent, et l'organisation des perceptions, et l'organisation des percepteurs, jamais celle de l'espace" (J.-Ch Filleron, 1995)19 - confondre l'archéologie du paysage (qui vise, non pas à la reconstitution des paysages qui se sont succédés mais à celle des sociétés) avec la prise en compte de la dimension temporelle du paysage, l'analyse des stratifications historiques observées parmi les artefacts et les éléments de l'occupation des sols pouvant participer à la compréhension du "donné à voir". Le modèle d'intégration des pratiques paysagères que nous proposons (fig. 4) s'articule en trois modules.
Le premier est constitué par la lecture du "paysage matériel", quel que soit le nom qu'on lui donne. Le "support du paysage" ou le "paysage biophysique" construit par "l'analyse intégrée des milieux et des paysages" , parce qu'il est objectif et visible, parce qu'il est reproductible, constitue un "paysage de référence". Il se substitue, dans le système proposé par J.-C. Wieber, aux "sous-systèmes producteurs", en amont de la "production d'images". Il est le produit de "l'analyse scientifique", celui qui permet d'évaluer, par comparaison, la "perception paysanne". Il est enfin le résultat tangible du fonctionnement des "épisodes morpho-bio-climatiques" et des "scénarios paysagers" qui se sont succédés, l'état final et provisoire de la rencontre entre Nature et Culture.
Le deuxième module intègre trois procédures qui, à partir de l'appréhension du "paysage-objet", déterminent des activités susceptibles de modifier à des degrés divers et plus ou moins directement le paysage. "Perception", "compréhension", "gestion du paysage" sont autant de processus inconscients ou réfléchis qui retiennent du "donné à voir" des éléments déterminant des actes : protéger le paysage qui prête au rêve ou stimule le peintre, réveiller, parce qu'il ne sera plus celui qu'il avait été, le paysage qui referme lentement ses prés et ses sentiers, partager celui que se disputent promoteurs, paysans ou défenseurs de la Nature... De la pratique magique qui préside encore et parfois au choix des terres, à la planification productiviste de l'aménagement, le degré d'interdépendance des diverses procédures (qui s'exercent sur le paysage et qui produisent par rétroaction du paysage) varie essentiellement avec les types de Civilisation en fonction des rapports établis entre individus, société et nature.
Changeant à mesure que se modifie la Nature et évoluent les sociétés, le paysage s'inscrit dans la durée : localisé à l'aval des pratiques paysagères précédentes, un troisième module réunit sous le terme "devenir du paysage" les procédures prospectives. Prévoir le paysage est une opération complexe par laquelle sont isolés puis confrontés l'ensemble des facteurs des transformations. Prévoir suppose une connaissance complète des mécanismes qui s'exercent sur les composantes naturelles du paysage (climatiques, géomorphologiques, édaphiques, végétales), suppose aussi la mesure des impacts des activités humaines sur le paysage. Prévoir implique enfin la prise en considération de l'ensemble des projets, individuels et sociaux, politiques et économiques qui retentissent sur l'évolution du "donné à voir". De nombreux travaux récents ou en cours visent à cette intégration des pratiques paysagères. Ainsi EH. Amadou Guéye Sèye (1998)20 dans sa thèse sur les Paysages et les Peuples du Niokholo, (Sénégal Oriental) étudie les rapports entre l'homme et son milieu. Sont progressivement mis en relation "paysages" et "pays", "segments de paysage" et "terroirs", "géons" et "lieux-dits". A chaque niveau scalaire identification, appropriation et utilisation du paysage sont analysés. L'ensemble des "usages" permet ici de caractériser les comportements paysagers particulièrement différenciés des peuples qui occupent la région (Malinké, Peul, Bedik et Bassari). Dans le même temps, D. Rambaud inscrit dans ses recherches sur "La vigne, le vin et le paysage en Minervois" (thèse en cours) l'analyse de la dualité homme-nature. Ceps et vignobles participent à la mise en scène d'un "paysage objectif et actuel" que des générations de citadins, paysans et vignerons ont progressivement élaboré. À chaque "pays" son (ses) paysage (s), à chaque paysage son histoire, ses hommes et ses productions21. Le paysage, sous-produit spontané des pratiques socio-économiques passées et actuelles, devient à son tour richesse et outil. Mais la labellisation le fige, et fige de fait les pratiques et les ressources : ne faudrait-il pas en fin de compte le laisser vivre sa vie ? Il est sans doute illusoire de penser que la totalité des pratiques intégrées dans l'analyse paysagère puisse être appliquée par un chercheur ou une équipe sur un territoire quelconque. Dans les faits, les pratiques sont fractionnées. Aucune des analyses paysagères usuelles et partielles ne doit cependant ignorer (et cela conditionne son propre fonctionnement) qu'elle participe à la connaissance d'un objet par essence global et qu'elle s'inscrit dans un projet qui dépasse très largement le cadre initial de son propos. Lorsqu'en 1968, Georges Bertrand prétend réunir autour d'une notion de "paysage" rénovée les pratiques éclatées de la géographie, c'est un immense débat qui s'ouvre... et qui se poursuit sans guère d'interruption jusqu'à ce jour. Un débat chaotique où l'un réinvente ce que l'autre a déjà dit cinq ans, dix ans, trente ans plus tôt, un débat anarchique et incontrôlé où des thèmes identiques renaissent comme si rien n'avait jamais été enregistré. Le débat est toujours passionnel. Or aucune des pratiques paysagères n'est illégitime. Le seul test acceptable de la pertinence des démarches paysagères est celui qui se fonde sur la confrontation des concepts et méthodes, collecte et traitement des informations aux données du terrain. La pertinence des pratiques se juge aussi par la pertinence des réponses apportées aux problèmes posés. Les excommunications réciproques, sans le moindre fondement épistémologique, sont encore fréquentes et ne font que retarder la mise en œuvre d'une véritable synergie paysagère.
Il faut considérer que lorsqu’on parle de paysage, d’environnement, d’aménagement ou de territoire, on parle toujours du même objet. C’est un ensemble que l’on ne peut pas utiliser avec une seule méthodologie. C’est un paradigme qui prend en considération tous les éléments et hybride les contraires (exemple :nature/société, individuel/collectif, ordinaire/extraordinaire). Remarquez la différence des interprétations du paysage depuis le début de ce débat. Il faut laisser à chacun la possibilité de s’exprimer à la condition de ne pas en faire le « super-système » qu’ont longtemps cherché les géographes. C’est une entrée particulière dans le territoire qui est en fonction de chacun.
"Le plus simple et le plus banal des paysages est à la fois social et naturel, subjectif et objectif, spatial et temporel, production matérielle et culturelle, réel et symbolique. Le paysage est un système qui chevauche le naturel et le social." (Bertrand, 1978)
Notes et références bibliographiques 1 Les démarches paysagères qui privilégient l'approche émotionnelle ne sont pas ici analysées. Surtout le fait de paysagistes issus des milieux des Arts Plastiques ou de l'Architecture, parfois de géographes, elles n'ont guère donné lieu à une réflexion méthodologique, "au point que les techniques utilisées peuvent ne relever que de l'intuition et du savoir-faire" (G. Rougerie, N. Beroutchachvili, 1991). G. BERTRAND -1968- Paysage et géographie physique globale. Esquisse méthodologique. - Rev. géogr. Pyrénées et S.O., 39, 3, Toulouse, J. TRICART - 1968 - Quelques réflexions suggérées par l'article de G. Bertrand. - Rev. géogr. Pyrénées et S.O., 39, 3, Toulouse R. BRUNET, R. FERRAS, H. THERY - 1992 - Les mots de la géographie, dictionnaire critique.- Reclus - La Documentation Française, Paris J. DRESCH - 1967- Géographie et sous-développement. G. ROUGERIE - 1969 - Géographie des paysages. N. BEROUTCHACHVILI , J.-L. MATHIEU -1984- L'éthologie des géosystèmes. - Espace géographique, 2, Paris, G. ROUGERIE, N. BEROUTCHACHVILI -1991- Géosystèmes et paysages, bilan et méthodes. - Armand Colin, Paris